vendredi 29 avril 2016

Jean de Sperati, faussaire de génie



De son vrai nom Giovanni Desperati, l’intéressé est né à Pise (ou selon d’autres sources à Pistoia le 14 octobre 1884. Il décédera à Aix les Bains, en France le 27 avril 1957.  Chaque philatéliste aura certainement déjà entendu prononcer son nom. Nous essayerons de retracer la vie de celui qui fit de la falsification un art. Il fut un des plus grands faussaires de tous les temps si pas le plus grand.
                                                                    
Le jeune Giovanni serait né dans  une famille de militaires. Dans une de ses autobiographies, il écrit que son père était colonel et sa mère fille de général. Ces affirmations sont mises en doutes. Elles n’ont jamais été confirmées.
Déjà très jeune, il eut des penchants mégalomanes.  Ce qui est sûr, par contre, c’est que le père ouvre une petite entreprise métallurgique.
Mais son absence de compétence conduit rapidement ladite entreprise à la faillite. Il décédera et laissera une veuve et quatre fils. Deux de ses frères joueront un rôle important dans sa vie de faussaire. Le premier Mariano s’installe comme photographe et le second Massimo ouvre un commerce de timbres- poste secondé par sa mère. Nous sommes quasi aux portes du 20e siècle.  Le jeune Giovanni, qui a 15 ans suit des cours de comptabilité.  Il était destiné avec ses frères à reprendre l’activité paternelle. C’est un garçon intelligent, passionné par de nombreux domaines et notamment par la chimie. Vivant au milieu des timbres-poste de par l’activité de son frère, Giovanni se lança dans une petite collection. 
Avec ses économies durement gagnées il s’acheta un timbre de valeur, garanti comme authentique. 
Par la suite, il se révéla que ce timbre était faux.
On ne le saura peut-être jamais, mais il paraît clair que cet événement a marqué sa vie et que ce serait par vengeance à l’égard de tous ceux qui se prétendent experts qu’il se serait lancé dans cette aventure répréhensible. Tout est d’ailleurs en place : frère photographe installé à Turin s’occupant également d’imprimerie, sa passion pour la chimie, commerce de timbres exploité par son autre frère et par sa mère, cousin possédant un moulin à papier…  
 Sa vie de faussaire peut commencer.
Ce serait son frère Massimo qui aurait été le premier à lui demander de réaliser un faux timbre.  Le résultat ne sera pas probant.  Mais ce n’est qu’un essai et sa décision est prise définitivement.  Il sera  faussaire.  Il sait par son frère que la vente des timbres est à cette époque déjà lucrative. En Italie notamment, de véritables gangs se chargeaient d’écouler de faux timbres.  Les activités du négociant Massimo  Desperati sont loin d’être transparentes. En 1908, la presse philatélique l’inscrit sur une liste noire et précise qu’il faut se méfier des ventes qu’il organise.  Le sol devient de plus en plus brûlant sous les semelles des Desperati.
Ils ont juste le temps de fuir Pise pour aller se réfugier chez de la famille à Milan et précéder de peu une perquisition de la police en mars 1909. Celle-ci découvre au domicile de la mère un matériel complet de faussaire allant de la presse à papier, en passant par l’encre, clichés,  etc….
En 1910, Massimo et sa mère sont arrêtés.  Ils s’en tirent plutôt bien. La mère bénéficie d’un sursis et son fils est condamné à une peine de deux ans de prison. Il fait appel et est acquitté. Il n’aura passé que 12 mois derrière les barreaux. 
Mariano, le photographe et Giovanni passent au travers des mailles du filet et ne sont pas inquiétés. Ce dernier quitte l’Italie en 1911 pour Paris et vivre sa propre vie.
Il change son nom en Jean de Sperati.  Cela lui donne un petit air de respectabilité.
Il exercera diverses activités à Paris : représentant de commerce, épicier… Il épousera une normande en 1914 et aura une fille 10 ans plus tard.  Pour arrondir ses fins de mois, il continuera son activité de faussaire.
Il fait encore des séjours en Italie chez son cousin afin de maîtriser encore mieux le traitement du papier.
En 1930, il quitte la capitale française pour s’établir à Aix les Bains et ne s’occupe plus que de son « art » (sic).   Ses affaires ne pouvaient être que florissantes car à peine un an plus tard il avait déjà les moyens de s’offrir une villa à Aix dénommée « Au clair de Lune ». C’est là qu’il passera le restant de sa vie.  
La suite est assez ahurissante.  Le marché est inondé de faux timbres. La source est manifestement à Aix les Bains. Et tous les soupçons se dirigent vers de Sperati.

Mais personne ne semble s’inquiéter. On fait le mort. Certains préfèrent qu’il n’y ait pas de vagues et que la philatélie ne soit pas discréditée. On préférait ne pas décourager les collectionneurs avec des affaires douteuses. Ainsi chacun continuait son petit commerce ; de Sperati ne pouvait pas ne pas s’être assuré certaines complicités.
Notre homme continua donc son petit jeu presque au vu et au su de tout le monde.
Finalement c’est en 1942 que le vent se mit à tourner. Le 25 février 1942, de Sperati envoie à un négociant à Lisbonne 18 timbres de grandes valeurs dont le timbre de Belgique (COB n° 37). Parmi a quantité de faux, seul ce timbre belge aurait été falsifié.
Le courrier est intercepté par la douane française, croyant les timbres authentiques, l'administration l'accuse de n'avoir pas déclaré leur valeur réelle et veut le faire condamner pour fraude. ll croit pouvoir se défendre en avouant que ce sont des faux, mais les experts appelés en renfort sur cette affaire (Edmond Locard en 1943), certifient l'authenticité des timbres et Sperati se voit condamné !
Il est condamné à de lourdes amendes. Il est dès lors contraint d’avouer que ce  sont des faux sans toutefois avouer qu’il en est l’auteur.
Nouveau procès, nomination d’un autre expert (L. Dubus en 1948).  Celui-ci, comme le précédent, continue à affirmer que ce sont des timbres authentiques et donne une cotation 4 fois supérieure à celle faite quelques mois plus tôt !! de Sperati continue bien sûr à affirmer que ce sont des faux mais acculé, avoue qu’il en est  l’auteur.


Le même  expert continue contre vent et marée (rapport du 4 janvier 1944) à affirmer le contraire et revoit encore à la hausse ses cotations antérieures. L’affaire de Sperati tourne au vaudeville.
En 1945, un nouvel expert rendra enfin un rapport qu’il s’agit bien de faux.  Ce n’est qu’en 1948 que notre héros (sic) sera condamné à des sommes évidemment nettement moindre vu qu’il s’agissait de vignettes sans valeurs ; celles-ci étant néanmoins confisquées. L’accusation porta en fin de compte, non sur  l’exportation de capitaux, mais sur l’exportation illicite de marchandises à savoir en l’occurrence des reproductions d’images et estampes.
Ainsi l’Etat français ne perdit pas la face.
Comme on peut le constater, toute sa vie n’aura été qu’un roman.  L’on pourrait encore remplir de nombreuses pages concernant cet individu qui se présentait, pour sa défense, être un artiste.
Il était avant tout un escroc, faussaire de génie, il est vrai. N’oublions pas qu’il a ainsi trompé de nombreux philatélistes qui ont déboursé des sommes importantes afin d’acquérir des timbres qui n’étaient que des  faux.
S’il s’en tire plutôt bien devant les tribunaux de Haute –Savoie, de Sperati, se retrouvera devant les tribunaux de la capitale. La Chambre Syndicale de Négociants en timbres-poste finit par déposer plainte. Elle n’avait que trop attendu avant de réagir et risquait de perdre tout crédit auprès des philatélistes.

Nous sommes à la fin des années quarante et de Sperati est condamné à un an de prison
pour falsifications. 
Des négociants dans toute l’Europe et même à New-York furent ses victimes.

Sa femme et sa belle-sœur furent également condamnées pour complicité.  Il se retrouvera en cellule pendant quelques jours.  Il sera libéré très rapidement vu ses problèmes de santé.
Il décidera d’aller en appel. 
S’ensuivra ensuite une procédure sans fin. Finalement, en juillet 1952 tombera l’arrêt définitif et les peines seront sensiblement aggravées.  Mais sa santé ne s’étant pas améliorée, il restera en liberté. de Sperati a 68 ans.  Il décédera 5 ans plus tard.

Le nombre de falsifications est impressionnant.  La liste de tous les pays dont de Sperati a imité des timbres est longue ; de nombreux timbres des anciens états allemands, anciennes possessions
Britanniques, Espagne, France, Etats d’Amérique du Sud,  etc., etc… Un timbre n’aurait pas été imité ; c’est la Colombe de Bâle. Il aurait essayé mais n’aurait jamais réussi.  Il a d’ailleurs fait éditer un catalogue de ses faux ; ce qui a permis aux experts de faire le tri et de séparer les vrais des  faux.
Mais de là à prétendre que plus aucune collection importante ne contient de  timbres faux à l’insu de son propriétaire est un pas que l’on doit se garder de franchir.
Ses faux étaient d’une telle qualité qu’actuellement encore, ses vignettes sont vendues en tant que faux et trouvent des amateurs.  Certains collectionneurs  se sont spécialisés dans une collection « Les faux de Sperati » (¹). 
Si ce dernier avait quelques concurrents célèbres dans le  domaine de la falsification  tels que le français Fournier, les frères Spiro, Taylor ; il avait une large supériorité dans le traitement du papier et des encres, notamment en effaçant l’image d’un timbre ordinaire et en remplaçant par un timbre de grande rareté.
Il poussa même la maîtrise à effacer l’encre du timbre sans altérer l’oblitération ( !).
Rappelons que très jeune il avait été attiré par la chimie et que toute sa vie durant il avait amélioré sa technique  dans ce domaine.  Il avait poussé le culot d’effacer des images de timbres munis d’un cachet d’expertise au verso et en  reproduisant d’autres timbres de plus grande valeur au recto.
Comment dès lors s’étonner que de nombreux experts n’y virent que du feu.
Il s’est gardé de s’attaquer à d’autres problèmes techniques tels que fabriquer de fausses dentelures ou de faux filigranes.  Il a préféré s’en tenir à son domaine.

Tout « artiste » qu’il ait  été ou qu’il prétendit être, de Sperati était avant tout un escroc. Qu’il ait été trompé dans son jeune âge lors d’un achat d’un timbre falsifié ne peut évidemment pas l’excuser.  Il n’a d’ailleurs jamais prétendu que c’était cet incident qui l’a poussé dans cette voie.  Néanmoins on peut le supposer. Ce texte n’est qu’un modeste résumé de sa vie.
N’oublions pas que de nombreux livres furent écrits sur l’intéressé.
Celui qui désire approfondir ce sujet peut lire l’ouvrage de L.Blanc-Girardet (édition Pachaft - avril 2003) ou trouver sur internet la liste, partielle, des pays dont de Sperati a falsifié des timbres.

André Forton, doc et mise en page P.Santy

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